Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

Les leçons de l'Océan: (5) Sun Tse et les leçons de l'Immense hétérogène

Les leçons de l'Océan: (5) Sun Tse et les leçons de l'Immense hétérogène

Par l'Amiral Guy Labouérie, membre de  l'Académie de Marine (1). Brest, le 7 mai 2005 (©).

Défense et Océans  Propos de marin (1969-1994) de Guy Labouérie. Publié en octobre 1994 par l'ADDIM.Le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) a quitté la Marine Nationale en 1992 après 39 ans de service actif. Il est membre de l'Académie de Marine. Photo © Françoise Labouérie (Mai 2005).

Indépendamment des difficultés de la langue chinoise, il n’est pas étonnant que ce soit seulement dans la deuxième moitié du XXème siècle que l’on découvre réellement Sun Tse car son terrain d’action paraissait fort différent de ce que vivaient les Européens. Mais à partir des années 60 on a perçu les rapprochements à faire entre son espace fermé, la Chine, immense à l’échelle humaine, émiettée entre gouvernorats, seigneurs de la guerre, etc. et le monde global, hétérogène, océanien, où nous sommes entrés. Aussi de l’ensemble de son livre sur « l’art de la guerre » émergent cinq idées forces toujours valables aujourd’hui et pas seulement pour la guerre.

  • Le Tao, dont le sens est variable selon les époques et les auteurs, mais à prendre ici dans le sens “d’accord entre le général et l’armée”, ou en termes occidentaux, un seul esprit, une seule volonté, tendus vers un même but.

Mao Tse Dong insistera en permanence sur cet “accord entre lui et le peuple”. Ce n’est rien d’autre que l’adhésion à un Projet à tous les échelons et tous les niveaux de responsabilités. C’est la donnée vitale, l’expression même de la volonté du Souverain, que le général doit faire partager à toute l’armée pour guider son comportement tout au long de l’action. C’est dans la mesure où tous communient dans la même finalité que l’on gagnera, d’autant que cette adhésion est à la base de toute délégation.

  • Le Ciel, ou alternance du Yin et du Yang, ce qui, au-delà des discours convenus sur les principes mâle et femelle, représente les aspects contradictoires de toute réalité qui se “compénétrent, s’échangent, se complètent, s’harmonisent.”

En son sens le plus complet, c’est Le Yin ou la majesté abyssale mais également le mystère des ressources de l’homme, et le Yang ou le dynamisme éblouissant.” Ce n’est pas autre chose que la créativité (innovation et anticipation) capacité de jouer des contradictions inhérentes à l’humain en quelque lieu et quelque temps que ce soit, pour inventer les solutions, les modes d’action, les manœuvres et les stratagèmes qui, avec les moyens adaptés, donneront le succès.

  • Le Terrain. Il parle de lui-même. C’est la condition impérative de réussite de toute action qu’une étude exhaustive de la situation avant de prendre la décision qui lancera l’action.

“Le général victorieux est celui qui aura pris le temps de procéder à une évaluation détaillée de la situation avant la bataille”. Dans tout ce qui traite du terrain on remarque un souci méthodologique que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans les méthodes d’appréciation de situation simple ou complexe. Cette méthode de travail et de pensée doit être commune à tous ceux qui, de près ou de loin, participent à cette évaluation de la situation et à l‘action. Si à l’époque de Sun Tse cela avait déjà besoin d‘être soigneusement décrit, bien qu’un peu en désordre dans son livre, c’est encore plus vrai aujourd’hui et Mao lui-même y prêtait une telle attention que pour lui “le chef c’est celui qui s’est assimilé une méthode”, ce qui n’absout pas n’importe quelle méthode!

  • Le Chef, c’est celui qui détient l’autorité déléguée par le souverain.

Au-delà de ses qualités, largement énumérées, le point le plus intéressant est son souci de la délégation. Introduite par la savoureuse et cruelle démonstration des premières pages qui voit l’exécution des deux concubines favorites du roi pour non-obéissance au général, il refuse la tentation d’ingérence du Souverain pour les sauver. A partir du moment où le Souverain a confié la conduite de l’action à son général il ne doit plus intervenir que pour ce qui est de son niveau, le Projet politique, et pas de celui de son général! Ce sera une des demandes de l‘armée américaine après la 1ère guerre du Golfe… Qu’en est-il après la seconde?… Une délégation bien comprise, et cette attitude doit courir d’un bout à l’autre de tout organisme, est l’ouverture d’un espace de liberté et d’initiative au subordonné ce qui, refusé aussi bien dans les systèmes dictatoriaux que dans les bureaucraties, est indispensable dans un monde fermé au milieu de flux de toute nature dominés par la pression de l’immédiat. C’est la condition irréductible de l’efficacité continue sur un terrain hétérogène, comme dans les organisations actuelles en réseaux.

  • L’art Militaire, proprement dit est le jeu du "Chen’g" et du "Ch’i", celui de la force ordinaire directe et celui de la force extraordinaire ou indirecte, dont les combinaisons sont infinies.

Elles ne doivent jamais être répétées et découlent à chaque instant de l’étude attentive de la situation générale, spécialement de la situation psychologique de l’armée adverse et de ses chefs, de façon à toujours leur présenter une situation inédite où la ruse et la tromperie auront une place primordiale. Il faut présenter à l’Autre, concurrent, adversaire, ou simple proie, un “Espace-Temps-Information” qui ne sera jamais le vrai du moment, de façon à les prendre à contretemps et à contre-pied. Ils doivent toujours être conduits à croire qu’ils sont face à la force "Chen'g" quand c’est la force "Ch’i" qui agit et inversement, avant que les deux ne se réunissent, si nécessaire, pour frapper.

Soutenue par le renseignement et la logistique, la combinaison de ces forces directe et indirecte prend sa source dans les deux grands principes de l’Action que sont l’Incertitude et la Foudroyance, essence de tout stratagème comme de toute métamorphose et de tous les procédés adaptés à la situation du moment, procédés qu‘il ne faut jamais répéter dans la même situation. Sun Tse rejoint ici les Grecs et le domaine de Métis. Considéré, avec la logistique, comme ce qu’il y a de plus important Sun Tse consacre le dernier chapitre de son petit livre au "renseignement". Il en définit le domaine par un caractère signifiant “l’espace entre le Projet et la décision”, ce qui s’étend à la totalité de l‘action! Si Sun Tse fait une distinction essentielle entre le Politique et le Général, l’un étant l’homme du Projet et l’autre de l’exécution en toute autonomie, il n’a qu’une estime des plus limitées vis à vis de ce même Politique comme le montre la conclusion de l’affaire des deux concubines qu‘il va faire exécuter: « le roi n’aime que les mots vides, il n’est pas capable de les mettre en pratique », que beaucoup de politiciens pourraient méditer avec profit aujourd’hui.

Mieux que bien des discours, les très fines observations de Sun Tse sont une excellente peinture des grandes caractéristiques de l’action en milieu fermé, hétérogène, dans des contextes de rencontres concurrentielles et/ou hostiles. C’est aussi vrai des rencontres amoureuses que de celles du commerce ou des États. L’Europe n’en a guère ressenti le besoin pendant les siècles de son expansion malgré des erreurs tragiques qui auraient dû la faire réfléchir au lieu de s’embarquer à la suite de Napoléon et de Clausewitz, enfants de la Révolution Française, dans des millions de destructions et de morts. Mais elle était plus animée par l’expansion de sa puissance, la foi dans le progrès et celle de ses idéologies, pour envisager, comme l’ont fait les Chinois vingt cinq siècles plus tôt, que la guerre, la conduite de l’État, et les affaires, dans un monde troublé, limité, fini, ne pouvaient pas se traiter par la disparition de l’Autre quand il est identique, quelle que soit par ailleurs la cruauté des mœurs chinoises du moment. Mais pour cela il aurait fallu qu’elle prenne la conscience et l’intelligence de la fermeture et de la limitation de notre planète alors qu‘elle était lancée à sa conquête qu‘elle estimait presque sans fin.

A-t-on mieux compris aujourd’hui dans l‘Union Européenne que nous ne vivons plus dans le monde "européen" que nous avions conquis mais sur une planète où l‘hétérogénéité se substitue à l‘homogénéité, la qualité à la quantité, l’immédiat à la réflexion à long terme et l‘Intelligence à la Force? …

Et les Chinois de rire !
On peut toujours rêver...

Guy Labouérie

  • (1) L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consoeurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

Lire également du même auteur, dans la série "les leçons de l'Océan":

Dans la série "analyse stratégique":


Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact