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Piraterie

Piraterie : de quoi le Kerala est-il le nom ?

par Richard Labévière (*)

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 9 février 2014.

Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.Ce qu’espritcors@ire sait de l’affaire du pétrolier grec Kerala…

Le 18 janvier dernier, le Kerala se présente à l’entrée de la baie de Luanda, attendant un pilote pour entamer sa manœuvre d’accostage. Un remorqueur du port - le Gare - l’aborde. Une dizaine d’hommes armés de kalachnikov et de RPG gagne son bord et prend le contrôle du navire qui met aussitôt le cap sur les eaux territoriales du Nigeria. Les communications radios sont coupées. L’armateur soupçonne un acte de piraterie…

Le 24 janvier dernier le pétrolier est effectivement repéré au large du Nigeria. Les trois quarts de la cargaison ont disparu…

Depuis plusieurs mois, l’agence de sécurité Dryad Maritime,[2] comme différentes sources policières angolaises, mettent en garde contre une possible extension géographique des activités de piraterie en recrudescence dans le Golfe de Guinée impliquant des groupes criminels nigérians.[3]

Le pétrolier M/T Kerala appartient à l’armateur grec Dynacom Tankers Management. Il bat pavillon libérien et compte à son bord 27 hommes d’équipage de nationalité indienne et philippine. Il transporte une cargaison de diesel appartenant à Sonangol Shipping, une filiale de la compagnie nationale angolaise de pétrole Sonangol qui contrôle les grands secteurs économiques et financiers du pays. Le M/T Kerala travaille pour le compte de Sonangol depuis 2009 et son contrat doit expirer le 12 février 2014.

Le 27 janvier, le porte-parole de la Marine angolaise - le capitaine Augusto Alfredo - affirme à l’AFP qu’il n’y a pas eu d’acte de piraterie « mais une simulation de séquestration ». Il ajoute qu’ « il n’y a pas d’actes de piraterie dans les eaux angolaises ». Trois jours auparavant, le chef d’état-major de la Marine de guerre angolaise (MGA) - l’amiral Augusta da Silva Cunha - déclarait à Luanda, lors de son bilan d’activités 2013, que « la formation de cadres et spécialistes constitue une priorité nationale ». Il précisait : « pour la formation interne des militaires du service militaire obligatoire, il s’avère nécessaire de repenser le système d’enseignement et de formation de la MGA (…) Nous avons des accords avec la Russie, Cuba, le Portugal et le Brésil. Durant l’année écoulée, 17 officiers angolais en stage dans la Marine brésilienne ont été également diplômés dans diverses écoles de la Fédération de Russie ». En effet, le Brésil et la Russie sont, aujourd’hui les deux principaux partenaires de la MGA. Et l’amiral concluait sur une volonté de faire monter en puissance la MGA, spécialement en matière de sauvegarde maritime et de sécurisation des sites d’exploitation et de transports pétroliers.

L’or noir contribue à hauteur de 47% du PIB angolais et représente environ 80% des recettes publiques du pays. En matière d’exportation, environ 90% des revenus restent tributaires du pétrole. Cette forte dépendance fragilise la santé économique nationale et l’expose non seulement à la volatilité des prix du marché mais aussi à une lutte féroce entre les différents prétendants à la répartition de cette rente.

Le 4 février dernier, plusieurs sources sécuritaires angolaises, nigérianes et européennes confirment le vol des trois quarts de la cargaison du Kerala, mettant en cause un gang nigérian parfaitement identifié. Officiellement, les autorités d’Abuja se bornent à déclarer qu’une enquête est en cours. Officieusement, plusieurs responsables des services de sécurité s’accordent à reconnaître que d’anciens activistes du MEND (Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, le principal groupe armé du sud du Nigeria), récemment intégrés dans les forces de la police nigériane, « s’adonnent à des activités criminelles en Angola avec la complicité d’acteurs locaux ».

Selon les mêmes sources, l’affaire du Kerala peut s’expliquer par la convergence de trois dynamiques : on l’a dit, la répartition du gâteau pétrolier angolais attise bien des convoitises et les enjeux colossaux qu’elle représente génèrent des logiques de clientélisme et de corruption. Cette évolution ravive les séquelles de la guerre civile de 2002. Les anciens cadres de l’UNITA [4] n’ont pas tous accepté la normalisation politique et cherchent à reprendre le contrôle d’une partie des richesses naturelles du pays. Cette deuxième dynamique est d’autant plus forte qu’elle a opéré plusieurs jonctions opérationnelles avec des syndicats du crime nigérians. Une troisième dimension recouvre la criminalisation de la société nigériane dont les experts et les politologues n’ont, à l’évidence, pas pris la réelle mesure. Ce phénomène de « lagosisation » du pays, disent les criminologues, pourrait s’avérer autrement plus complexe que celui de la radicalisation islamiste que connaît le nord du pays avec les exactions de la secte Boko Haram.

Carte de la répartition des actes de piraterie maritime

En tout état de cause, l’expansion des « États faillis », dont témoigne l’effondrement du Mali et qui fragilise l’ensemble des pays de la bande sahélienne jusqu’à la Corne de l’Afrique, atteint maintenant l’un des trois pays les plus riches du continent africain. Épicentre de la piraterie maritime du Golfe de Guinée,[5] et malgré les dénégations des autorités aussi bien angolaises que nigériane,[6] la criminalisation des sociétés de la région pourrait menacer, à terme, une zone qui s’étend des côtes d’Afrique du Nord jusqu’au cap de Bonne-Espérance…

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Dryad Maritime Intelligence Services est une "PMSC" (Private Maritime Security Company) : Dirigée par Karen Jacques, ancien officier de la Royal Navy (Aide de camp du Premier Lord de l'Amirauté britannique, Sir Alan West), cette société de renseignement maritime privée, spécialisée dans la lutte contre la piraterie, regroupe plusieurs officiers de la Royal Navy venus mettre leur compétence au service des marines marchandes et de plaisance qui cherchent à sécuriser leurs trajets dans les zones maritime à risque. En quelques années, cette société britannique s'est imposée comme l'une des plus efficaces au point de devenir une référence dans ce domaine.
[3] Voir également : "Corruption and criminal networks drive West African hijacking wave" by Liz McMahon in Lloyd's List, November 30, 2012, "Worrying Changes off the Coast of West Africa" by Marl Lowe, November 8, 2012 et "Pirates attack Sea Trucks vessel off Nigerian coast" by Max Tingyao and Liz mcMahon,in Lloyd's List, August 7, 2012.
[4] L'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola, plus connue sous le nom d'UNITA a combattu pendant la guerre civile angolaise jusqu’en 2002, appuyé par les États-Unis et d'autres pays occidentaux, contre la République populaire d'Angola, soutenue par l'URSS, les troupes et conseillers militaires cubains ainsi que par l'ensemble des pays communistes du bloc de l'Est. De la création du mouvement jusqu'à sa mort, l'UNITA fut dirigée par son fondateur Jonas Savimbi. Son successeur est Isaías Samakuva, renonçant à la lutte armée et se montrant favorable au processus démocratique. Le parti a ainsi obtenu 16 sièges sur 120 lors des élections législatives angolaises de 2008.
[5] En cas d’attaques réussies, les prises d’otages sont systématiques dans l’Océan Indien et de plus en plus fréquentes dans le golfe de Guinée... Golfe de Guinée et Côtes du Nigeria : depuis le début de l’année 2013, le nombre d’attaques est estimé à 80. Le Nigéria concentre la moitié des attaques mais la menace se disperse actuellement d’Est en Ouest. Elle s’éloigne également des côtes. Les zones portuaires (Lagos, Port-Harcourt et plus récemment Abidjan, Lomé) sont vulnérables. Les attaques peuvent également se produire le long des côtes ou en remontant les fleuves. Les attaques sont particulièrement violentes et ont pour but de piller les navires ou leur cargaison mais aussi de kidnapper certains membres d’équipage. Source : Quai d'Orsay (Conseils aux voyageurs).
[6] Communiqué de Liberian registry (New York) sur l'interception et la prise d'otage du Kerala en date du 6 février 2014.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 


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