Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

Barack Obama

Guerre de propagande en Afghanistan

Les Taliban auraient-il intégré la communication au point de remporter un jour la bataille de l'image? Les interrogations sont nombreuses : qui les conseille se demandent les stratèges de l'OTAN? Quelle est leur agence de communication? Alors qu'on les imagine moyenâgeux et rustiques, les Taliban utiliseraient en fait des moyens très sophistiqués! Ils disposent de plusieurs sites Internet, dont un en six langues et diffusent leur propagande avec des cassettes audio et des DVD. Ils utilisent des téléphones portables de dernière génération et sont des familiers du Web. L'International Crisis Group, l'ICG, a consacré un rapport à cette évolution,[1] montrant que le mouvement aurait repris de l’assurance, ce qui est aussi inquiétant que difficilement imaginable. Ce ne serait donc pas un hasard si le gouvernement britannique à engagé une firme de consultants pour proposer un plan médias. L'attention des dirigeants occidentaux a été attirée sur la « nécessité de repenser les efforts de communication pour faire face à la propagande des Taliban.» Le rapport de l'ICG explique aussi pourquoi nous risquons de perdre cette bataille de l'image à force de décourager les Afghans.[1] En tout cas, il n'est pas comprendre comment certains peuvent perdre cette bataille de l'image : entre frilosité et management compassionnel, les autorités françaises ont fait inconsciemment le jeu de la propagande taliban. C'est l'objet de cette chronique sur les armes de communication massive, publiée dans la revue Défense.[2] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 26 août 2008.©

Dans la guerre de propagande qui oppose les armées de l’Otan aux insurgés afghans, l’embuscade qui a coûté la vie à dix soldats français le 18 août dernier en Afghanistan aura constitué un sérieux revers. Le président de la République s’est précipité à Kaboul avant de présider une grande cérémonie aux Invalides. Les familles des victimes ont été acheminées sur place et les médias ont exploité sans discernement les « témoignages » des soldats français et de membres de leurs familles, encore sous le choc de l’affrontement violent avec les talibans. Des soldats blessés se sont exprimés dans la presse. Une mère de soldat a mis en doute la version officielle. Le « management compassionnel » de la crise adopté par les autorités politiques et militaires, a sans doute profité au chef de l’État, mais au détriment de la « résilience » du pays, c'est-à-dire de sa capacité à encaisser les coups. Sur la défensive, la communication de l’appareil d’État a peiné à convaincre sur le déroulement et les circonstances exactes de l’embuscade. De même les questions de fond sur l’action du commandement, son unicité et l’homogénéité de la troupe, l’inadaptation et l’insuffisance des moyens et le degré de préparation des troupes ont été escamotées. Toutes les hypothèses ont donc fleuri : exécution de prisonniers, sévices sur les corps, retard des renforts, etc. Les autorités se sont justifiées par le respect dû aux familles des morts. A l’instar des médias, elles ont traité la mort au combat comme un fait divers dramatique, apparemment incapables de donner un autre sens à la perte de vie de soldats professionnels qui avaient choisi le métier des armes.

Force est de constater que cette gestion médiatique a donné un formidable écho à la propagande des talibans. L’objectif de leur appareil de communication est simple : projeter une image de force et affirmer leur légitimité. Leurs opérations, comme leur rhétorique agressive, cherchent à  attirer l’attention pour éroder le soutien des opinions publiques occidentales et créer la perception de leur invincibilité et du caractère inévitable de leur retour au pouvoir. De ce point de vue, la résonance politique et médiatique suscitée par la mort des dix soldats français a constitué pour eux un succès indéniable.

Les photos d’insurgés posant en vainqueur ou leurs interviews ont atteint leur cible. Les talibans ont réussi à donner une impression de cohérence et de dynamique favorable, beaucoup plus importante que dans la réalité.

Le président de la République, le Premier ministre et le ministre de la Défense se refusent toujours à parler de « guerre ». Comme s’il fallait éviter de donner un nouvel argument à une opinion publique majoritairement hostile à l’engagement militaire français en Afghanistan et l’empêcher de faire le lien avec la décision prise en avril dernier de renforcer la présence française en Afghanistan, avec le déploiement d’un bataillon dans la province du Kapisa, sous commandement américain. Tout comme leurs homologues allemands, mais eux ont l’excuse de leur histoire et de leur constitution, les dirigeants français s’accrochent à la fiction juridique selon laquelle les soldats sont en Afghanistan dans le cadre d’une simple opération de maintien de la paix et d’assistance à la sécurité au profit du gouvernement afghan. L’absence de transparence et de pédagogie des autorités ne date pas d’hier. Depuis le renversement du régime taliban en 2001, l’Élysée, le Quai d’Orsay, le ministère de la Défense et l’armée n’ont pas fait grand chose pour expliquer clairement et honnêtement au public les enjeux de la présence militaire française au sein de la force de l’Otan en Afghanistan, ne serait-ce que l’intérêt de ne pas avoir en Afghanistan un « État défaillant » servant de sanctuaire aux extrémistes.

Au-delà des impératifs de la gestion de crise, l’affaire de l’embuscade traduit une incapacité française à penser et pratiquer « l’info guerre », autrement que dans le cadre routinier d’interventions extérieures présentées comme des opérations de police et/ou humanitaires, avec une armée confortablement installée dans le rôle consensuel du « pompier de la paix ». Paradoxalement, cet épisode intervient en pleine révision par l’administration américaine de sa politique afghane. Le soutien à des discussions entre gouvernement afghan, chefs de tribus et chefs talibans pourrait être un des éléments clés d’une stratégie de sortie pour les troupes occidentales. Mais en attendant la négociation, c’est bien la guerre qui continue.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] "Afghanistan: La communauté internationale doit rester déterminée", Rapport Asie N°145 du 6 février 2008. « La communauté internationale n’a pas visé assez haut en Afghanistan, cédant aux exigences des réseaux clientélistes plutôt que respectant les souhaits des Afghans ordinaires qui demandent à la fois que leurs responsables rendent des comptes et de pouvoir participer à la consolidation de la paix. Tout en travaillant sur leurs propres points faibles, les internationaux doivent également demander au gouvernement de Kaboul de rendre compte de ses échecs. La situation n’est pas désespérée mais elle est mauvaise et il faut de toute urgence y apporter une réponse collective.» (Extrait)

[2] Défense N°136 daté de Novembre-décembre 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[3]

[4]

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


Derniers articles

La légion française de Paul Kagamé
L’opération Turquoise au Rwanda – vingt ans après
Edwy Plenel, le Rwanda et les bobos…
Rwanda : Quand Mandela implorait Mitterrand…
Les vérités de Bagdad
Corymbe, indispensable mission couteau suisse !
L'ANSSI, pompier de l’internet
Pour comprendre le « Grand Jeu Arctique »…
Sea Service Chiefs Examine Future of Maritime Strategy
White House Announces Voluntary Cybersecurity Framework
« La paix est-elle une utopie en 2014 ? »
Legion of Honor Award Ceremony
Intelligence Leaders Detail Global Threats to Senate Panel
Unknown WWII U.S. Soldier Receives France’s Highest Award
Je reviendrai à Tombouctou…
The U.S. Navy in Korea – Maintaining Stability and Peace – Contributing to the Pacific Rebalance
Piraterie : de quoi le Kerala est-il le nom ?
Petits pas saoudiens au Sénégal...
« Si vous avez aimé Tombouctou, vous adorerez Bangui ! »
US, French Navies Conclude Combined Operations
Europe et géopolitique ?
Meeting this Challenge of Change Will Not Be Easy
Joachim Gauck : « Le rôle de l’Allemagne dans le monde »
DoD Announces Nomination of Cyber Command Commander/ NSA Director
Navy to Christen Second Mobile Landing Platform
Rogers Tabbed as Next Cyber Command Chief
Clapper Praises Rogers’ Nomination as Next Cyber Chief
La « sahelisation » sur terre et sur mer…
Future USS Coronado (LCS 4) Begins Sailaway
Enfants de France, les mal aimés…
L’Opinion, Al-Qaïda, Bouvard et Pécuchet…
CNO Holds All Hands Call at the Navy Global Network Operations and Security Center
FIC 2014 : La cybersécurité élevée au rang de priorité nationale
Adapter notre arsenal juridique pour sécuriser la sphère virtuelle
La terre est bleue !
US, French Naval Aviators Cross Skies, Decks Together
Adm. Gortney Unveils New Optimized Fleet Response Plan
Marine sénégalaise : une volonté de montée en puissance !
Navy Aircraft Carrier Moves Underscore Pacific Rebalance Strategy
L’honneur de Kamel Mohanna
HST Carrier Strike Group Commander Visits French Carrier
US, French Navies Work Together to Ensure Security, Stability
Deux livres pour 2014 : Hervé Juvin et Régina Sneifer
Rafale : nouveau rendez-vous brésilien !
Carrier Air Wing 11, DESRON 23 Return from Nimitz Deployment
Hegel, les grands hommes et nous…
Ukraine : La grande provocation
First P-8A Poseidons Report for Duty
Vers la fin du pacte du Quincy…
Changing World Challenges U.S. Intelligence Community





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : François d'Alançon, Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, Richard Labévière, Pascal le Pautremat, Yannick de Prémorel.
Correspondants à l'étranger : François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (2S), GAA François Mermet (2S), GB Henri Pinard Legry (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact